Il prend parfois le contrôle de mon corps et de mon âme et créer comme bon lui semble la vie de personnages fabriqués à base de réalité et cuisinés à l'imagination.
Les mots ont un pouvoir que les actes ne peuvent égaliser.
Timothée K est l'ange.
Prune est l'humaine.
L'ange fait sombrer l'humaine.
En espérant vous faire évader et vous offrir un moment de répit.
Dîtes-moi si c'est le cas.
Prune entra dans sa chambre avec un soupir de soulagement. Enfin cette journée infernale, accompagné de l'atroce manque, était finie. Enfin elle allait le retrouver. Elle savait, en poussant la poignée de sa porte, qu'il se trouvait derrière elle, le sourire aux lèvres, l'attendant fidèlement. Et c'est vrai qu'il était là. Les yeux verts pleins de malice, un sourire dévoilant des dents d'une blancheur éclatante et de sublimes fossettes, les cheveux arôme chocolat en une bataille parfaite, la chemise noire True Perfection à trois-cent-cinquante-cinq euros entrouverte suggérant un torse à la peau délicieusement dorée.
Apollon. Sublime Timothée K.
Elle s'approcha de cette beauté à rendre muet et l'embrassa au coin de la lèvre. Elle embrassa son mur.
Combien de photos de lui recouvraient la peinture rouge de la chambre de la jeune fille ? Cinquante ? Cent ? Deux-cents ? C'était le plus souvent des posters pour des pubs de True Perfection ou bien des photos de défilés. Parfois d'autres, plus naturelles, prises en toute discrétion lors d'une inattention générale.
Timothée K. L'idole de True Perfection. L'image de la marque, la vraie perfection. Prune l'aimait tant. Prune pensait tant à lui. Prune n'avait que son visage en tête. Et pourtant Prune n'était pas folle. Peut-être juste de lui. Elle s'affala sur son lit, respirant son parfum : Real Men de True Perfection. Elle inspira fort, se shootant à cette odeur qui lui était si familière et si indispensable, s'imprégnant de la douceur de sa senteur.
Timothée K. L'ange illuminant le monde de sa perfection. Prune. L'humaine sombrant dans les vices cachés de la beauté.
Fistful Of Love se mit à vibrer sur la couette moelleuse de Prune. Une des chansons préférées de Timothée K d'après sa dernière interview. Une petite enveloppe sur l'écran du dernier Iphone customisé par True Perfection Corporation indiquait qu'il s'agissait d'un sms.
« Jte rapporte le cours de maths demain avec la correction du dernier contrôle. Bisouxxx, jtdr. Barbara. »
Le texto sentait la lèche à plein nez. Combien possédait Prune de petits toutous dans le genre de Barbara ? Elle ne les comptait plus. Si nombreux. Si bêtes. Si intéressés. Si faux. Si pitoyables. A son service, prêts à tout pour obtenir ne serait-ce qu'un regard démontrant une once d'intérêts à leur égard. S'ils savaient ô combien elle se foutait d'eux. Combien ils n'avaient aucune chance de prendre une infime parcelle de place dans son c½ur. Ils ignoraient que tout était déjà complet, occupé par une seule et même personne. Effrayant.
Le soleil était à peine levé, une brume légère régnait sur la ville endormie. Prune sortait doucement de sa torpeur. La moustiquaire de nylon trônant au-dessus de son lit l'enveloppait dans une bulle rassurante, protégeant ainsi ses rêves de la dureté de la réalité. Sept heures allaient bientôt sonner, annonçant le début d'une suite d'évènements pathétiques et quotidiens. Le lycée, pour Prune, était une grande cuve remplie d'insignifiants moustiques la suivant à la trace, avides de gouter à son sang et à son pouvoir.
Le pouvoir de Prune : être la fille du directeur de True Perfection Corporation.
Une malédiction cachée sous un voile de bénédictions. Elle ne prit pas la peine de répondre au sms. Son mépris exaspérant n'aurait pas dû la faire apprécier, mais plutôt la faire rejeter. Simplement, sa situation et sa singularité attiraient les gens tels des aimants ultra-puissants ne laissant de répit à personne. Car même si certains la haïssaient, personne ne lui restait totalement indifférant. Si elle était dure et distante avec les gens, eux, ne lui rendaient pas. Une pluie d'éloges s'abattait sur elle lorsqu'elle se trouvait en face d'une quelconque compagnie, un torrent de mauvaises langues alors qu'elle avait le dos tourné. Dans les deux cas, elle était toujours au centre d'une attention qui ne se tarissait jamais. Personne n'était au courant de sa fascination envers Timothée K. Sa discrétion au sujet du travail de son père et de tous les privilèges dont elle disposait n'était pas naturelle. Et pour combler le tout elle s'était même fait force pour sortir avec des garçons, beaucoup de garçons et qui l'avaient touchée, beaucoup touchée. Répugnant. Elle rompait très vite, ils la dégoûtaient, mais elle ne pouvait résister à l'envie de masquer sa lubie en n'en faisant plus que nécessaire. Elle aurait pu facilement faire renvoyer la cour qui la suivait, elle n'avait qu'un mot à dire, mais la peur de la solitude l'aurait vite terrassée. Cette compagnie la détruisait comme elle l'aidait à tenir debout. Elle était dure et froide certes, mais sensible. La seconde personne à laquelle elle pensait après Timothée K était son père. Cet homme qui n'avait aucune idée de qui était réellement sa fille et quel sentiment l'animait à chaque instant, mais qui l'aimait sincèrement. Paradoxal. Sa mère, quant à elle, Prune n'en entendait presque jamais parler, elle ne l'avait pas connue, pour elle, c'était une femme morte et enterrée. Prune ne pensait pas souvent à elle-même. Lorsque cela se produisait, c'était seulement quand elle croisait son regard dans le miroir.
Prune, à ce moment-là, était donc devant la glace de sa salle de bain et ne pu s'empêcher de se trouver belle. Ses erreurs étaient les cicatrices qui la rendaient humaine. C'était donc la première chose qu'elle découvrit en sondant ce corps nu et imparfait qui lui était exposé : l'égocentrisme. Elle s'aimait oui. Comme tout Homme s'aime. Elle se rassura en pensant qu'il y avait sûrement pire qu'elle. Il y a toujours pire que sois. Prune était une personne très possessive de son corps même si on pouvait penser le contraire à première vue. Elle ne voulait pas laisser son corps se faire toucher par n'importe qui et elle se doutait un peu de ne pas assez le protéger des caresses malveillantes de ces n'importe qui. Elle croyait se rendre plus belle avec tous les produits dont elle faisait quotidiennement usage. Elle se trompait. En fait elle ne saurait jamais si son naturel écrasait ses masques artificiels ou non. Elle se forçait à ne pas trop penser dans ces moments-là. S'efforcer de ne pas penser, elle aurait dû s'en abstenir. Elle enfila la plus belle tenue de la dernière collection automne-hivers de True Perfection et rejoignit la limousine qui l'emmènerait dans le théâtre de l'hypocrisie le plus actif qu'elle n'ait jamais connu.
***
Debout devant la grille du plus prestigieux lycée de Paris, Prune voyait, mais ne regardait pas. Sa vision était en veille, elle ne se s'allumait que quand elle localisait l'Ange. Prune se fit accueillir chaleureusement, toujours avec cette indifférence dans les pupilles. Elle meure lorsqu'elle quitte son image et renaît chaque fois qu'elle la redécouvre. C'est un martyr doucereux qui agit comme une drogue et dont on ne peut se désintoxiquer. Le manque est particulièrement insupportable et douloureux, mais les retrouvailles n'en sont que meilleures. Prune n'était plus que l'ombre d'elle-même vivant dans celle de Timothée K. Dès lors qu'elle avait croisé son regard, elle ne pu vivre seule et sans cette partie qui la fuyait continuellement. Elle vivait en permanence avec quelqu'un qui lui échappait sans relâche. Un manque constant, une quête sans fin. Une morte-vivante. Voilà tout ce qu'elle était devenue en s'abandonnant corps et âme à une idéalisation de la perfection même. Une vivante sans but, sans plaisir, une vivante rongée, hantée, une vivante à moitié partie. Morte quand elle ne le voyait et ne le sentait pas, vivante quand elle le dévorait du regard, apprenant par c½ur le moindre de ses traits, le plus petit détail le concernant. Elle avait parfois même des migraines intenables tant son esprit était subjugué, envahi par la lumière d'une ombre. Toutes les drogues portent un risque d'overdose...
***
- Oh Prune, j'aimerais tellement être à ta place !!! Tu es toujours invitée aux soirées organisées par True Perfection et le pire, le pire les filles, c'est que vendredi soir c'est une soirée ultra-privée en l'honneur de Sa Majesté Timothée K. !!!
Des soupirs d'admiration suivirent la déclaration de Rachel dans le réfectoire du lycée situé dans l'ancienne cave à vins de l'ex hôtel particulier. Oh oui, c'était évident que Prune était ravie de pouvoir se dandiner avec des anorexiques aux airs supérieurs sous les yeux envoûtants de celui qu'elle aime. En effet les soirées T.P.Corp n'étaient pas vraiment une chance pour Prune. Approcher Timothée K lors de ces soirées relevait de l'impossible. Toujours entouré de photographes réputés, d'associés de T.P.Corp et surtout, surtout, de mannequins beaucoup plus intéressantes à regarder, et il ne s'en privait pas. Quitte à être invisible face à la personne par qui elle avait le plus envie d'être regardée, Prune aurait autant préféré ne jamais assister à ces soirées qui l'enfonçaient encore plus dans son désespoir.
Son scepticisme et son manque d'enthousiasme à la vue de ce vendredi soir lui valut des regards débordants d'incompréhension et de jalousies mal dissimulées. Elle se contenta de hausser les épaules.
***
- Non mais j'hallucine, t'as vu son air blasé !!! Mais n'importe quoi ! Moi je serais la fille du directeur de T.P ça se passerait pas comme ça crois-moi ! T'imagine la chance que t'as quand tu fais partie du milieu, être mannequin, connue, riche, tout ça sans rien faire ni galérer ! C'est une pourrie cette fille, elle ne sait pas la chance qu'elle a d'avoir un père qui s'appelle Gary Feston ! - Laisse-la dans son délire. Si ça l'éclate d'avoir la célébrité et le plus beau mec de la planète sous son nez sans y toucher, c'est son problème. C'est juste du gâchis, mais que veux-tu, les connes sont partout, même dans les familles les plus riches !
Explosion de rires hystériques. Prune, dans un coin du couloir baissa les yeux puis reprit son chemin. A la longue, on s'y fait.